Poêmes
Solitude
Seul face au monde, seul devant soi,
D'autant plus seul que je n'y sois pas...
Que reste-il alors ?
Ne reste que la pure présence silencieuse du réel,
Cet arbre qui ondule au vent,
Cette eau qui s'écoule,
Ce Soleil qui échauffe mon visage,
Ne reste que l'éternité, présent perpétuel de l'impermanence,
La vérité, l'éternité, la présence, le silence, le réel... cette table,
Y trouver quelque bonheur ? pourquoi pas...
Allez jusqu'au bout de soi, effacement de soi devant le vrai,
Oh quel silence ! quelle paix ! quelle plénitude ! quelle béatitude !
Aurais-je besoin d'un autre monde ? d'une autre vie ?
D'ailleurs, que reste-il de moi sinon un souvenir ?
Inconnu
Jesuis une fleur
Plantée court sur une tige souple,
Je me balance mollement le soir
Au gré d’un vent changeant qui souffle.
J’attends, je ne sais quoi,
Et je rêve à cet émoi.
Ma tête ronde s’orne de pétales
Blanches et pâles, liserées de noir
Au coeur rouge sanglant qui s’étale.
J’attends, je ne sais quand,
Et je rêve à cet instant.
Je me saoule moi-même à mes senteurs
Légères et subtiles comme le parfum
De la joie et du bonheur.
J’attends, je ne sais qui,
Et je rêve à cet oubli.
J’envoie des messages secrets et blancs
Que le vent emporte jusqu’au matin
Vers d’autres fleurs qui s’aiment tendrement.
J’attends, et je suis pour,
Car je rêve à l’amour
Inconnu
Désespoir
Une source limpide coule sa vie,
Le temps d’une larme qui fuit,
Loin de ce monde, vers un ailleurs,
Pas probable et pas meilleur.
Des nuages ont rempli son âme,
Et le soleil a séché sa flamme.
Et moi je cherche encor cet ailleurs,
Pour le pire ou pour le meilleur.
Mais un jour, la source s'est tarie,
Et la larme, très loin s'est enfuie,
Me laissant seul avec la peur,
Dans ce monde de sable où je meurs.
Inconnu
Le vent du rêve
Le vent du rêve m’a emporté
Au delà du réel et du temps
En des lieux incertains, vagues et flous
Où l’image est reine
Et la raison incertaine
Par delà les vagues blondes des blés
Le bruissement des épis dans le vent
Et le murmure claironnant et doux
D’une eau qui s’enfuit et court
Je rêve à l’amour.
Le vent du rêve m’a déposé
Auprès de toi, ma belle aimée
Et mon coeur de ton coeur s’est rapproché
En un tendre baiser
Mais le vent du rêve au matin a cessé
Et si ton image s’est effacée
Ton souvenir, lui, est resté.
Inconnu
Viens ! - une flûte invisible
Viens ! - une flûte invisible
Soupire dans les vergers. -
La chanson la plus paisible
Est la chanson des bergers.
Le vent ride, sous l'yeuse,
Le sombre miroir des eaux. -
La chanson la plus joyeuse
Est la chanson des oiseaux.
Que nul soin ne te tourmente.
Aimons-nous! aimons toujours ! -
La chanson la plus charmante
Est la chanson des amours.
Victor Hugo
Le Coeur Volé
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe
Mon triste coeur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal.
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l'ont dépravé.
Au gouvernail, on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
O flots abracadabrantesques
Prenez mon coeur, qu'il soit lavé.
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l'ont dépravé !
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô coeur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques
J'aurai des sursauts stomachiques
Moi, si mon coeur est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé ?
Arthur Rimbaud
L'Amour et la Folie
Tout est mystère dans l'amour,
Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance:
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici:
Mon but est seulement de dire, à ma manière,
Comment l'aveugle que voici
(C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière,
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien;
J'en fais juge un amant, et ne décide rien.
La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble:
Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.
Une dispute vint: l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le conseil des dieux;
L'autre n'eut pas la patience;
Elle lui donne un coup si furieux,
Qu'il en perd la clarté des cieux.
Vénus en demande vengeance.
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris:
Les dieux en furent étourdis,
Et Jupiter, et Némésis,
Et les juges d'enfer, enfin toute la bande.
Elle représenta l'énormité du cas:
" Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas:
Nulle peine n'était pour ce crime assez grande:
Le dommage devait être aussi réparé."
Quand on eut bien considéré
L'intérêt du public, celui de la partie,
Le résultat enfin de la suprême cour
Fut de condamner la Folie
A servir de guide à l'Amour.
Jean de la Fontaine